Quitter son pays à une distance de 3 avions à un jeune âge est une décision qui laisse des traces indélébiles. À 18 ans, j’ai choisi de quitter le Cameroun pour venir au Canada, consciente des sacrifices que cela impliquait, mais animée par la certitude que ce départ était nécessaire pour réaliser mes ambitions. Je ne partais pas parce que c’était facile, mais parce que rester aurait signifié renoncer à ce que je voulais devenir.
Le jour du départ reste gravé dans ma mémoire. À l’aéroport, mes parents pleuraient. Leur inquiétude était visible, presque tangible. Ils me demandaient sans cesse si j’étais vraiment sûre de ma décision. À cet instant, j’aurais voulu pouvoir les rassurer, leur promettre que tout irait bien. Mais je n’avais aucune certitude, seulement une foi profonde en mes rêves et en ma capacité à avancer malgré la peur. Ce jour-là, j’ai compris que partir, c’était aussi accepter de porter seule le poids de ses choix.
L’arrivée au Canada a marqué le début d’une période d’adaptation exigeante, parfois déstabilisante. Tout était nouveau : le climat, les codes sociaux, la distance avec ma famille. Mais l’un des chocs les plus inattendus a été lié à la langue française. Je parlais français, pourtant je découvrais rapidement que ce français ne ressemblait pas toujours à celui que je connaissais.
Mon premier véritable contact avec la francophonie ontarienne s’est fait au Collège Boréal. J’y ai rencontré des francophones aux parcours variés, porteurs d’une langue façonnée par l’histoire, la minorisation et la résilience. Très vite, j’ai compris que moi aussi, j’étais perçue comme différente. Ils se demandaient pourquoi je ne roulais pas les « R », pourquoi mon accent sonnait autrement, pourquoi certaines expressions n’étaient pas les mêmes.
Ces remarques, souvent bien intentionnées, m’ont forcée à réfléchir. Pour la première fois, je prenais conscience que la langue que je portais naturellement devenait un élément de distinction. Mon français, qui ne se justifiait jamais dans mon pays d’origine, devenait ici une identité à expliquer.
Pourtant, malgré ces différences, une évidence s’imposait : le français était ce que nous avions en commun. Dans une province majoritairement anglophone, cette langue créait un lien fort entre nous. J’ai alors compris que, pour beaucoup, parler français en Ontario n’était pas une habitude, mais un choix. Un engagement. Une forme de résistance tranquille.
Cette prise de conscience a marqué un tournant dans mon parcours. J’aurais pu choisir de me faire discrète, de minimiser mon accent ou de rester en retrait. Mais j’ai senti que ce serait renoncer à une part essentielle de moi-même. J’ai donc fait un choix clair : m’engager. Assumer pleinement mon parcours, ma langue et ma place dans cette francophonie plurielle.
Ce choix n’a pas été simple. Il a demandé du courage, de la persévérance et une capacité à évoluer dans l’inconfort. Encore aujourd’hui, je considère qu’il s’agit de la décision la plus difficile que j’aie prise. Mais c’est aussi celle qui a donné le plus de sens à mon cheminement. J’ai choisi d’impacter, d’inspirer et de contribuer à une francophonie qui accueille toutes ses voix.
Avec le temps, le Canada m’a offert bien plus que des opportunités académiques et professionnelles. L’Ontario m’a certes portée dans mes moments de doute mais J’y ai aussi rencontré des personnes formidables qui ont cru en moi, parfois avant même que je n’y croie moi-même. Ces rencontres ont renforcé mon sentiment d’appartenance et ont façonné la personne que je suis devenue.
L’an dernier, j’ai enfin revu ma famille. Ce retour a été chargé d’émotions. Il m’a permis de mesurer le chemin parcouru et de comprendre que le départ, aussi douloureux soit-il, avait porté ses fruits. Les rêves qui m’avaient poussée à partir n’étaient plus seulement des aspirations, mais des réalités en construction.
Le poème que j’ai écrit récemment est né de ce parcours. Il ne raconte pas une nostalgie, mais une traversée. Il exprime une conviction profonde : la langue française n’est pas seulement un héritage reçu, elle est un choix renouvelé, une responsabilité et une promesse.
Aujourd’hui, je crois fermement que la francophonie ontarienne se renforce lorsqu’elle reconnaît la diversité de ceux et celles qui la portent. Chaque accent raconte une histoire. Chaque parcours enrichit le collectif. C’est dans cette ouverture que la francophonie continue de vivre, d’évoluer et de se transmettre aux générations futures.
Article rédigé par: Grâce Lele, éducatrice de la petite enfance inscrit (EPEI)
